Pour India Mahdavi, la couleur ne doit pas seulement décorer : elle doit déranger. Dans un entretien accordé au magazine britannique Livingetc, la designer franco-iranienne, figure majeure du design contemporain, revient sur sa conception de l'intérieur, où l'émotion et le confort ne vont pas de soi. « La joie ne vient pas naturellement », explique-t-elle, en substance, pour mieux souligner que le bien-être dans un espace est le fruit d'un travail délibéré, non d'une évidence.
Connue pour ses intérieurs colorés et sensuels, India Mahdavi défend une idée simple mais exigeante : une pièce doit provoquer une réaction. La couleur, selon elle, n'a pas vocation à apaiser systématiquement. Elle peut déstabiliser, interpeller, créer une tension féconde. Cette position tranche avec les recettes décoratives souvent lisses et consensuelles. Pour la designer, l'émotion esthétique naît précisément de ce frottement, de cet écart entre l'attendu et le vécu.
Cette approche s'inscrit dans une réflexion plus large sur le rôle du design d'intérieur. Mahdavi ne se contente pas de composer des décors : elle pense l'espace comme un vecteur d'expérience. Le confort, dans sa vision, ne se réduit pas à l'ergonomie ou au moelleux des matières. Il passe par une forme d'accord intime entre le lieu et ses occupants, par une atmosphère qui touche avant de rassurer. Une pièce réussie, dit-elle en substance, est celle qui fait sentir quelque chose à celui qui y pénètre.
La trajectoire d'India Mahdavi éclaire cette exigence. Formée entre les États-Unis et la France, installée à Paris, elle a bâti une œuvre reconnaissable entre toutes, faite de courbes, de teintes franches et de références multiples. Ses projets, du restaurant au concept store, en passant par des hôtels et des résidences privées, ont contribué à redéfinir l'esthétique contemporaine. Son travail est régulièrement cité comme une référence par les professionnels et les amateurs de design.
Dans cet entretien, la designer revient également sur la manière dont elle conçoit le processus créatif. Loin d'une inspiration purement intuitive, elle décrit un travail de recherche, d'essais et d'ajustements. La couleur, en particulier, exige une attention constante : elle change selon la lumière, la matière, le volume. Ce qui fonctionne sur une maquette peut échouer dans l'espace réel. D'où la nécessité, pour elle, d'une forme d'honnêteté visuelle, sans effets gratuits ni surenchère décorative.
Cette conception résonne avec les préoccupations actuelles du public. Alors que les intérieurs sont de plus en plus pensés comme des refuges, entre télétravail, fatigue urbaine et quête de sens, la question du bien-être domestique devient centrale. Mais Mahdavi met en garde contre une vision trop lisse de ce bien-être. Un espace qui ne surprend jamais risque de devenir inerte. La couleur, le contraste, l'irrégularité peuvent au contraire réveiller les sens et rendre un lieu habitable au sens plein du terme.
Son propos s'adresse autant aux professionnels qu'aux particuliers. Il invite à se méfier des tendances uniformes et des palettes standardisées. Choisir une couleur, disposer un objet, penser une lumière : ces gestes ne sont jamais neutres. Ils traduisent une intention et produisent un effet. Pour India Mahdavi, c'est là que se joue la différence entre un décor et un lieu de vie. La joie, le confort, l'émotion ne se décrètent pas : ils se construisent, patiemment, par des choix assumés.