À l'intersection des rues Andrea Palladio et Frank Lloyd Wright, dans la commune de Guyancourt au sud-ouest de Paris, dix-huit figures féminines colossales soutiennent l'un des ensembles les plus singuliers de l'architecture postmoderniste française. Les Caryatides, deux barres d'habitation identiques qui se font face, sont portées par des répliques monumentales de la Vénus de Milo. Conçu en 1992 par l'architecte Manuel Núñez Yanowsky, cet ensemble se déploie comme un théâtre de béton à ciel ouvert, à la fois admiré pour sa réinterprétation des formes classiques et critiqué pour son esthétique jugée kitsch.
Né en Espagne, Manuel Núñez Yanowsky a fait partie de l'équipe fondatrice du Taller de Arquitectura de Ricardo Bofill à Barcelone au début des années 1960 avant de développer une œuvre personnelle marquée par l'hybridation entre références savantes et culture populaire. Il est notamment l'auteur des Arènes de Picasso à Noisy-le-Grand, autre ensemble de logements monumentaux achevé en 1984. Pour Les Caryatides, il a choisi de transformer la sculpture antique en élément structurel : chaque Vénus, rendue à une échelle exagérée et juchée sur un piédestal surdimensionné, semble soutenir les superstructures résidentielles telles des Atlas postmodernes. Les bras manquants de la statue d'origine n'ont pas été corrigés, renforçant l'ironie théâtrale de l'ensemble.
L'architecte lui-même désigne son bâtiment sous le nom de « Vénus 18 », une appellation qu'il s'amuse à commenter sur les réseaux sociaux : « Est-ce parce qu'elle a 18 ans ? Parce qu'elle mesure 2 mètres 18 ? Ou parce qu'elle a 17 amies comme elle ? ». Cette énigme ludique participe de la dimension narrative de l'œuvre, qui refuse la neutralité des façades modernes pour embrasser l'ornement, la référence historique et la mise en scène.
L'ensemble s'inscrit dans le quartier de Villaroy à Guyancourt, au sein de la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines, l'un des territoires créés à partir des années 1970 pour décongestionner la capitale et répondre aux limites des grands ensembles. Avec seulement 110 logements, Les Caryatides se distinguent par une échelle plus intime que les barres des décennies précédentes, mais leur ambition formelle n'en est pas moins radicale. L'édifice interroge les présupposés du logement d'après-guerre : pourquoi l'architecture sociale devrait-elle être anonyme ? Pourquoi ne pourrait-elle pas recourir à la théâtralité ? Ces provocations sont inscrites dans la matérialité même du bâtiment.
L'œuvre de Yanowsky s'inscrit dans la continuité de ses recherches sur le logement monumental. Aux Arènes de Picasso de Noisy-le-Grand, surnommées « le Camembert » par les habitants, il avait déjà utilisé des panneaux de béton préfabriqué à motifs forts pour masquer la répétition des cellules d'habitation. Une anecdote rapportée par le critique Philip Jodidio raconte que l'architecte aurait plaisanté en affirmant que le disque central de la structure s'inclinait de 15 degrés chaque matin à 7 heures pour propulser les résidents de leur lit à la salle de bain, puis à la cuisine, avant de les déposer dans leur voiture. Un mythe, bien sûr, mais qui illustre la porosité entre satire et spéculation dans sa démarche.
Plus de trois décennies après sa construction, Les Caryatides de Guyancourt continuent de diviser. Pour ses admirateurs, l'ensemble renouvelle le répertoire classique en lui donnant une fonction porteuse inédite. Pour ses détracteurs, il incarne un pastiche surdimensionné au milieu d'un paysage pavillonnaire. Cette ambivalence est précisément ce qui fait la force de l'édifice : il ne laisse personne indifférent et impose une réflexion sur la place de la mémoire, du symbole et de l'ironie dans l'architecture contemporaine. Un essai photographique publié par designboom, qui a visité le site, documente les façades, les détails sculpturaux et l'étrange dialogue entre ces figures antiques et la banalité du quotidien suburbain.