Attacher ses lacets dans l'entrée ne devrait pas relever de l'épreuve d'équilibre, mais c'est souvent le cas. On sautille sur un pied, on s'agrippe au chambranle de la porte ou à une console qui n'a pas été conçue pour cela, en espérant ne pas basculer avant d'avoir terminé. Stephen Chan a décidé de remédier à ce petit désagrément quotidien avec un tabouret en Douglas Fir, doté d'un bloc décalé positionné à la hauteur idéale pour reposer le pied pendant le nouage des lacets. L'objet est si bien réalisé qu'il serait dommage de le ranger dans un placard.
La plupart des tabourets adoptent un design utilitaire, que l'on dissimule derrière une porte et que l'on sort uniquement en cas de besoin. La version de Chan refuse ce destin. La composition se présente comme un ensemble de volumes rectangulaires groupés, avec un bloc plus court décalé sur le côté, créant ainsi un repose-pied naturel. La géométrie est suffisamment épurée pour que l'objet se lise comme une sculpture avant de se révéler comme un outil. Le choix du matériau est déterminant : le Douglas Fir, essence du Pacifique Nord-Ouest, pâle et à fil droit, est traité à l'huile dure plutôt qu'avec un vernis épais, laissant la surface mate et brute, le grain visible et la texture authentique.
Avec des dimensions de 300 par 300 par 480 millimètres, les proportions sont massives sans être envahissantes, assez solides pour supporter un poids réel, assez compactes pour s'intégrer dans une entrée new-yorkaise sans la dominer. Le design américain actuel privilégie les courbes et les matériaux doux, le bouclé omniprésent, les angles arrondis qui signalent confort et accessibilité. Chan prend le contrepied : le tabouret est massif et anguleux, plus proche d'une sculpture de Donald Judd que d'un meuble de grande distribution. L'assemblage à angle droit est précis et la forme générale dégage une confiance tranquille qui n'a pas besoin d'être adoucie pour fonctionner dans un intérieur.
Chan illustre d'ailleurs le contexte d'utilisation dans ses propres photos, où on le voit lacer une paire de bottes Timberland sur le tabouret. Cette image situe l'objet dans un cadre familier : l'entrée d'une maison située dans une région aux hivers réels, où les bottes de travail et de pluie vivent près de la porte par nécessité. Le Douglas Fir pousse dans cette même région, créant un lien discret entre le matériau et l'usage, qui semble réfléchi plutôt que fortuit. Le tabouret ne cherche pas à multiplier les fonctions : il n'est ni table d'appoint, ni cache-pot, ni rangement à compartiment secret. Il a une mission unique, exécutée avec plus de précision que bien des meubles deux fois plus chers.
Cette retenue est rare sur un marché qui récompense la polyvalence, où chaque meuble doit justifier son empreinte au sol en remplissant trois fonctions à la fois. La réponse la plus juste est parfois un objet qui résout un problème sans gloire avec une grande efficacité, tout en étant esthétique. Personne n'avait vraiment résolu la question du tabouret d'entrée de manière à donner envie de le laisser visible. La version de Chan démontre que si la plupart de ces objets sont rangés, ce n'est pas la catégorie qui est en cause, mais l'exécution. Lorsque le savoir-faire est présent et la géométrie intentionnelle, un tabouret peut trouver sa place dans la pièce plutôt que de s'y cacher. Le travail de Stephen Chan est visible sur son compte Instagram @stephen_____chan.