Pixar a tourné le dos aux stations de travail Unix Silicon Graphics pour bâtir son pipeline de production sur Linux et l'architecture x86. Le portage était achevé en 2001, et en 2003 une nouvelle ferme de rendu équipée de processeurs Xenon a fait basculer l'ensemble du studio vers cet environnement, devenu depuis un standard de l'industrie.
Le studio d'animation avait construit son flux de travail initial sur les machines SGI, des stations Unix conçues pour le travail graphique. Lorsque l'ère des stations RISC s'est refermée, beaucoup d'utilisateurs d'Unix ont été poussés vers Windows NT. Pixar a refusé ce transfert, principalement pour des raisons matérielles : les PC gagnaient en puissance et en compétitivité grâce à un marché gigantesque et à de nombreux constructeurs concurrents, tandis que le monde des stations RISC perdait son avance. Le studio aurait pourtant préféré rester sur Unix, y compris sur SGI, si l'option avait été viable. Mais chaque projet alourdissait la charge sur les fermes de rendu, rendant ce maintien impossible.
Le facteur décisif n'était pas logiciel mais bien matériel. Le flux de travail de Pixar reposait entièrement sur un environnement Unix, et le studio avait écrit plusieurs millions de lignes de code pour son usage interne. Le porter vers Windows représentait un coût considérable, d'autant que la mémoire du studio garde le souvenir d'une commande rm malencontreuse qui avait failli coûter au monde Toy Story 2. La voie de moindre résistance consistait donc à migrer vers un système plus proche de l'environnement Unix d'IRIS, c'est-à-dire conforme à la norme POSIX. Ce chemin menait à Linux.
Le portage achevé en 2001 a ouvert la voie à une refonte complète de l'infrastructure. En 2003, une nouvelle ferme de rendu utilisant des processeurs Xenon a installé Linux et x86 au cœur du studio. Ce basculement n'est pas resté confiné à Pixar : il est devenu un standard de l'industrie, Hollywood et au-delà ayant suivi la même trajectoire.
Deux questions demeurent toutefois en suspens. Pourquoi d'autres secteurs également dépendants des stations Unix, comme le monde de la CAO et de la FAO, n'ont-ils pas suivi Pixar et Hollywood vers Linux ? Et pourquoi Pixar a-t-il choisi Linux plutôt qu'une variante de BSD, pourtant elle aussi compatible POSIX ? Ces interrogations n'ont pas reçu de réponse dans le récit de cette migration, mais elles éclairent la singularité du choix de Pixar.
L'histoire illustre une bascule technologique plus large : la fin de l'hégémonie des stations de travail Unix propriétaires et l'essor de l'architecture x86 sous Linux. Pour un studio dont l'activité dépendait de la puissance de calcul et de la stabilité d'un environnement Unix, le passage à Linux a permis de conserver des décennies de code interne tout en profitant de la dynamique du marché des PC. Ce compromis entre continuité logicielle et compétitivité matérielle explique sans doute pourquoi la décision de Pixar a fait école.