En 2006, le Cooper Hewitt, Smithsonian Design Museum de New York, présentait une exposition singulière : des escaliers que personne ne pouvait emprunter. Intitulée « Made to Scale: Staircase Masterpieces, The Eugene & Clare Thaw Gift », elle réunissait une collection de maquettes d'escaliers, finement ouvragées en bois et en métal, datant des XIXe et XXe siècles. Ces hélices minuscules et ces balustrades délicates révèlent un artisanat qui dépasse le simple exercice d'architecture d'intérieur.
Le couple Thaw a découvert ce type d'objets en apercevant un modèle exposé comme une statuette chez des amis. Dans un entretien de 2006 publié dans la brochure de l'exposition, Eugene Thaw explique à Sarah D. Coffin, alors conservatrice au Cooper Hewitt, la beauté qu'il a perçue dans cette première pièce. En collectionnant ces objets, obtenus aux enchères ou grâce à des amis, il a appris leur origine : il s'agissait de « pièces de maîtrise », des chefs-d'œuvre réalisés pour devenir maître et être accepté dans une guilde.
En offrant leur collection au musée, les Thaw ont rendu accessible au public le savoir-faire derrière chacune de ces maquettes. Elles constituent une référence précieuse pour les architectes souhaitant modéliser une structure à l'échelle, mais aussi un plaisir esthétique certain. Évoquant des maisons de poupées luxueuses, en chêne ou autres bois précieux plutôt qu'en contreplaqué, elles stimulent l'imaginaire, comme si elles provenaient d'un monde minuscule et parallèle.
Pour les étudiants en architecture, construire une maquette d'escalier est un exercice classique. L'escalier, en tant qu'outil, doit s'adapter aux proportions du pied humain, sa rampe doit être à une hauteur confortable et son inclinaison doit permettre de passer efficacement d'un étage à l'autre. Le dessin à la main en est réputé difficile. À petite échelle, ces modèles permettent d'embrasser l'escalier dans son ensemble et d'apprécier ses prouesses techniques, tout en offrant une fantaisie esthétique par une spirale, une hélice ou une innovation de matériau.
Sarah D. Coffin, dans son texte d'introduction, rappelle que les escaliers font partie de la conception des bâtiments depuis environ 6000 avant J.-C. Elle explique aussi pourquoi ces modèles ont été créés, évoquant le système des guildes françaises, le compagnonnage, qui formait les jeunes gens prometteurs à un métier. Ce système permettait d'acquérir une compétence professionnelle en dehors du rapport maître-apprenti traditionnel ou de la transmission familiale. Dessiner puis réaliser ces modèles étaient des signes de formation et de maîtrise. Les apprentis, qui « vivaient et prenaient leurs repas dans des pensionnats de type monastique », selon Coffin, cherchaient à prouver leur compétence, menant à l'émergence de maîtres ayant perfectionné leur art pendant des années.
La collection présente des formes d'une grande inventivité. Un « modèle d'escalier double de style anglais » montre une série de marches menant à une passerelle carrée surélevée : quatre escaliers convergent à mi-hauteur vers une sous-plateforme, d'où partent quatre autres escaliers, décalés de 90 degrés, pour la montée secondaire. Les détails courbes et tournés ornent ce modèle en noyer, acajou et bois de satin. Un autre modèle, également de style anglais, plus réservé, présente une simple spirale et des marches géométriques, dont la retenue semble très contemporaine, illustrant l'ampleur esthétique de ces pièces.