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Luca Battaglia transforme les carrousels en architectures de lumière

Le photographe italien Luca Battaglia utilise la pose longue pour dissoudre les carrousels en halos lumineux dans sa série « Ticket non remboursable », qui compte plus de cinquante images et interroge la mémoire et le mouvement.

Le carrousel, objet familier des places et des parcs, devient sous l’objectif de Luca Battaglia une apparition lumineuse, presque architecturale. Dans sa série photographique en cours intitulée « Ticket non remboursable », le photographe italien utilise des temps de pose de vingt à trente secondes pour capturer ces manèges en rotation. Les chevaux, les décors et les figures individuelles se dissolvent alors en bandes et en anneaux de lumière, transformant l’attraction en une structure flottante et méconnaissable.

Né à Milan, Battaglia se souvient d’un carrousel qu’il croisait régulièrement dans son enfance et qui a depuis disparu. Cette attraction est restée en lui comme une image liée à l’attente, au mouvement et à la manière dont les souvenirs s’attachent à des lieux précis. Dans « Ticket non remboursable », ce carrousel absent persiste de façon indirecte, ressurgissant à travers d’autres structures rencontrées dans différentes villes. La série compte aujourd’hui plus de cinquante photographies et continue de s’enrichir au fil de ses déambulations.

Le processus technique est au cœur du projet. Battaglia travaille avec des filtres neutres ND256 ou ND1000, qui réduisent fortement la lumière entrant dans l’appareil. Chaque image est exposée entre vingt et trente secondes. Pendant ce temps, la rotation du manège trace des lignes de lumière continues. Les chevaux et les ornements disparaissent progressivement, laissant place à des volumes lumineux, des anneaux éclairés et des structures verticales. Le photographe compare parfois ces formes à des objets qui auraient brièvement atterri dans la ville.

La pose longue ne fige pas un instant : elle enregistre le carrousel sur plusieurs secondes. À mesure qu’il tourne, ses éléments constitutifs s’effacent, ne laissant que des traînées lumineuses. Le spectateur reconnaît alors le mouvement sans pouvoir identifier clairement l’objet qui le produit. Là où un carrousel immobile est solide et identifiable, la photographie le rend de plus en plus difficile à cerner. Le mouvement reste visible, mais la chose elle-même se dissout.

Le titre de la série introduit une seconde couche de sens. Un ticket non remboursable évoque un voyage promis qui reste fondamentalement circulaire : le manège tourne sans emmener le passager ailleurs, avant de le ramener à son point de départ. Cette circularité fait écho au fonctionnement de la mémoire. Battaglia revient sans cesse à l’image du carrousel perdu de son enfance, mais ne le retrouve jamais directement. Il en croise des versions dans d’autres villes, aux couleurs, aux structures et aux environnements différents. Quelque chose du souvenir originel subsiste pourtant.

Le photographe place son appareil à hauteur d’enfant, ce qui confère aux images une temporalité suspendue. La photographie, suggère-t-il, dépouille l’attraction de son apparence familière et fixe sur papier des sensations fugaces. Les carrousels, par nature temporaires, apparaissent dans un square ou un parc, tournent un moment, puis disparaissent. La photographie semblerait devoir faire l’inverse : retenir ce qui a passé. Mais les poses longues de Battaglia ne conservent pas le carrousel tel qu’il est. Plus l’appareil enregistre longtemps son mouvement, plus les chevaux, les décors et les détails s’évanouissent.

« Ticket non remboursable » s’attache ainsi à la mémoire sans chercher à reconstruire le carrousel milanais disparu. Battaglia accepte sa perte et rencontre d’autres manèges, chacun avec ses couleurs, sa structure et ses alentours. Au fil de la série, ces différents carrousels se répondent. Les photographies conservent des traces de leurs structures, mais le mouvement les transforme en quelque chose de moins familier. Le photographe parle d’une forme de mémoire visuelle : floue, altérée, légèrement irréelle.

Les images ont été prises dans de nombreuses villes, notamment Deauville, Dijon, Paris, Versailles, Beaune, Helsinki, Orléans, Toulouse, Sens, Aix-en-Provence, Strasbourg, Arles, Cannes et Marseille. Chacune apporte son contexte et ses lumières propres, tout en s’intégrant à ce que Battaglia décrit comme une constellation imaginaire, reliant des lieux par des structures, des mouvements et des lueurs récurrents. La série continue de s’écrire au gré des rencontres, entre apparitions temporaires et traces durables.

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