Voir précisément où la ligne va se poser : c'est le problème que le designer industriel milanais Alberto Essesi a voulu résoudre avec l'Exclamation Pen, un stylo en aluminium dont la silhouette effilée dégage entièrement la vue jusqu'à la pointe. Là où un marqueur épais ou un stylo à bille ordinaire masque le point de contact avec le papier, cet objet dessiné pour le croquis maintient la pointe visible quel que soit l'angle de la main.
Le constat de départ est simple. La plupart des stylos sont pensés pour écrire, pas pour dessiner. Un preneur de notes n'a pas besoin de suivre le déplacement de la plume avec une précision chirurgicale ; un designer qui esquisse une forme, une articulation ou une courbe, si. Essesi, qui a travaillé dans plusieurs entreprises de design et de technologie avant d'ouvrir son propre studio, cherchait un outil qui soit à la fois agréable en main et réellement lisible dans son tracé. Il a donc fabriqué sa propre réponse.
L'objet est usiné dans des blocs d'aluminium massif et revêtu d'une finition satinée mate. Il se décompose en trois pièces simples, dont un support qui fait aussi office de capuchon. La pointe est fortement effilée, presque agressivement, et c'est précisément ce qui libère la ligne de vue. Une fois le stylo posé sur son support, l'ensemble évoque un signe de ponctuation : c'est de là que vient le nom. La plaisanterie reste discrète, logée dans la forme plutôt que dans un discours marketing.
Ce qui frappe dans ce projet, c'est sa manière d'ignorer les tendances du moment. Le design des instruments d'écriture est aujourd'hui dominé par les systèmes rechargeables, les stylos connectés et les gadgets qui enregistrent l'écriture pour une application que l'on ouvrira deux fois. Essesi prend le chemin inverse : il réduit un outil à une géométrie et à un matériau, en pariant que le bon effilement et le bon équilibre comptent davantage que n'importe quelle fonction ajoutée. L'idée sous-jacente — la visibilité de la pointe justifie à elle seule la conception d'un objet entier — mérite d'être retenue par tous les fabricants de stylos.
Le projet n'est pas né d'un seul coup. Environ un an avant l'Exclamation Pen, Essesi avait partagé en ligne un concept plus brut, inspiré d'un documentaire sur la manière dont les premiers humains marquaient les parois rocheuses. Cette envie d'un outil ramené à son geste le plus élémentaire l'a manifestement suivi jusqu'à cette version aboutie. Il est rare de voir l'idée d'un designer mûrir ainsi en public, d'un bâton à esquisser sommaire à un objet numéroté en série limitée.
L'Exclamation Pen est vendu 168 dollars par Normal Objects. La rareté n'est pas un argument de vente : Essesi autoproduit chaque série, et les trois premières ont été écoulées avant qu'il puisse réapprovisionner. Il envisage désormais une version polie miroir aux côtés de la finition satinée actuelle, signe que la demande l'a lui-même surpris. Il s'agit d'une opération artisanale, un homme usinant l'aluminium à la main, et la contrainte de production ressemble davantage à un goulot d'étranglement qu'à une stratégie.
Rien de tout cela ne fait de l'Exclamation Pen un objet de grande diffusion, et ce n'est sans doute pas souhaitable. Son prix et son positionnement visent un public qui accorde déjà de l'importance à la sensation d'un outil entre les doigts, celui qui fait la queue pour un carnet bien fabriqué ou un porte-mine japonais. Mais l'idée directrice — la visibilité au bout des doigts vaut qu'on dessine tout un objet autour d'elle — reste une leçon pour la profession. Parfois, la décision de design la plus utile ne consiste pas à ajouter quelque chose, mais à retirer ce qui bouchait la vue.