Le minimalisme chaleureux, ce style d'intérieur qui a dominé les années 2020 avec ses beiges crémeux, ses blancs cassés et ses matières douces, serait en train de vivre ses dernières heures. C'est en tout cas l'analyse d'Amy Moorea Wong, spécialiste de la couleur et rédactrice en chef adjointe du magazine The Glossary, qui observe un basculement net dans la manière d'employer les tons terre. Pour 2027, ces teintes naturelles ne seront plus synonymes de discrétion et d'effacement, mais au contraire d'audace et de contraste.
« Les tons terre ont longtemps servi de refuge rassurant, un fond neutre sur lequel on n'osait rien poser », explique la spécialiste, qui a bâti sa réputation sur une approche chromatique à la fois savante et ludique. « Aujourd'hui, les intérieurs les plus intéressants les utilisent comme point de départ d'une composition plus risquée, où le confort n'exclut pas la surprise. »
Cette évolution s'inscrit dans un contexte plus large de lassitude face aux intérieurs aseptisés. Après plusieurs années de pandémie qui ont poussé des millions de foyers à repenser leur espace de vie, le public semble prêt à dépasser la sécurité du beige. Les réseaux sociaux, où les intérieurs monochromes ont longtemps régné, montrent désormais une préférence pour des pièces plus texturées, plus contrastées, où les terres cuites, les ocres et les bruns profonds cohabitent avec des accents plus vifs.
Amy Moorea Wong, qui a publié Kaleidoscope: Modern Homes in Every Colour, un ouvrage consacré aux intérieurs colorés, défend depuis des années l'idée que la couleur ne doit pas intimider. Son travail de conseil auprès de clients particuliers comme de marques — elle a notamment collaboré avec Heathfield&Co sur une collection de luminaires aux teintes oniriques — l'a convaincue que le passage à des tons terre plus affirmés répond à un besoin réel : celui d'habiter des espaces qui expriment une personnalité plutôt qu'ils ne reproduisent un modèle standardisé.
Concrètement, cette nouvelle approche des tons terre pour 2027 se traduit par plusieurs principes. D'abord, l'abandon des palettes monochromes au profit de juxtapositions inattendues : un mur terre de Sienne avec une assise vert sauge, un sol en terre cuite associé à des textiles rose poudré. Ensuite, une attention accrue aux matières, qui doivent apporter du relief pour compenser la sobriété relative des couleurs. Enfin, une plus grande liberté dans la répartition des teintes, avec des plafonds et des boiseries peints dans des nuances foncées, là où la tradition recommandait de les laisser clairs.
Cette tendance ne signifie pas pour autant la disparition des tons neutres. Ils restent présents, mais changent de rôle : ils deviennent des respirations au sein de compositions plus denses, plutôt que la base uniforme de l'ensemble. Le minimalisme chaleureux n'est donc pas mort au sens strict ; il se transforme, perdant son caractère systématique pour devenir une option parmi d'autres dans un répertoire plus vaste.
Pour les professionnels de la décoration, ce changement représente à la fois un défi et une opportunité. Il exige une meilleure maîtrise des accords chromatiques et une capacité à convaincre des clients parfois réticents à sortir de leur zone de confort. Mais il ouvre aussi la voie à des projets plus personnels, moins interchangeables, dans un marché de l'aménagement intérieur où la standardisation avait fini par uniformiser les intérieurs.
Reste à savoir si le grand public suivra. Les revendeurs de peinture et les fabricants de mobilier, qui ont massivement investi dans les gammes de beiges et de gris chauds ces dernières années, devront peut-être adapter leurs offres. Quelques signes avant-coureurs suggèrent que le mouvement est déjà enclenché : les teintes terreuses plus saturées, comme le brun noisette ou le rouge brique, gagnent du terrain dans les collections récentes. Pour Amy Moorea Wong, l'essentiel est ailleurs : « Un intérieur réussi n'est pas celui qui suit une règle, mais celui qui raconte quelque chose de celui qui l'habite. »