Des chercheurs ont démontré qu'il est possible de transformer des appareils électroniques modernes en émetteurs radio involontaires en les irradiant avec un signal radiofréquence. Cette technique, baptisée InjectEave, relance une famille d'attaques connues sous le nom de TEMPEST, qui consistent à intercepter les émissions électromagnétiques parasites d'un système pour reconstituer son fonctionnement interne, sans jamais y accéder directement.
Les attaques TEMPEST étaient particulièrement efficaces à l'époque des écrans CRT, bruyants et alimentés en haute tension. Elles ont perdu de leur efficacité à mesure que l'électronique devenait plus silencieuse et moins énergivore. L'équipe de recherche montre toutefois que ces défenses naturelles peuvent être contournées. Le principe repose sur les antennes involontaires présentes dans la structure interne de tout appareil. Ces antennes sont difficiles à éliminer et généralement considérées comme inoffensives, car elles ne rayonnent efficacement qu'à des fréquences bien supérieures à celles utilisées par les circuits.
InjectEave exploite précisément cette caractéristique. Les chercheurs irradient l'appareil avec une fréquence radio accordée à ses antennes internes, ce qui injecte ce signal dans le circuit. Les composants non linéaires, comme les amplificateurs, mélangent alors la fréquence injectée avec le signal interne, produisant des bandes latérales radiofréquence. Ce signal mélangé s'échappe de l'appareil et peut être capté puis démodulé pour reconstituer le signal interne d'origine.
En théorie, presque tout dispositif à semi-conducteur produit un tel mélange, à des degrés divers. Lors de leurs tests, les chercheurs ont obtenu des résultats concluants avec un amplificateur, un convertisseur analogique-numérique, un convertisseur de puissance et des transistors MOSFET de commutation. Sans signal injecté, aucune émission significative n'a été détectée.
Pour leur dispositif portable, l'équipe a utilisé un émetteur-récepteur défini par logiciel USRP B210 pour la transmission et un analyseur de spectre pour démoduler le signal reçu. Cette installation a permis de récupérer l'audio de casques filaires, de casques sans fil et d'un téléphone fixe sans fil, ainsi que de détecter l'état d'une lampe et d'un ventilateur connectés. L'ensemble fonctionnait sur de courtes distances, y compris à travers les murs. Avec un amplificateur de puissance, la portée atteignait trente mètres.
Même en présence de plusieurs appareils, les chercheurs pouvaient cibler un seul d'entre eux en accordant la fréquence d'injection sur ses antennes internes. La démonstration la plus marquante concerne un téléphone VoIP : les chercheurs ont pu écouter la personne qui parlait, cloner sa voix, synthétiser de nouveaux propos dans cette voix et les injecter à distance dans l'appel, modifiant celui-ci en temps réel.
Cette démonstration soulève des questions de sécurité bien au-delà des seuls environnements militaires ou gouvernementaux. Les appareils électroniques grand public, des enceintes connectées aux ordinateurs portables, en passant par les téléphones et les objets domestiques intelligents, contiennent tous des composants non linéaires susceptibles de se comporter comme des mélangeurs. La technique ne nécessite pas de compromettre physiquement la cible ni de pénétrer un réseau isolé.
Si l'histoire de ces attaques est un indicateur, une implémentation open source de cette méthode pourrait voir le jour prochainement. Des approches visant les TEMPEST traditionnels ont déjà été publiées. Le mélange non linéaire involontaire peut aussi servir à localiser des bugs électroniques ou à identifier des appareils, ce qui en fait un outil à double usage.
Pour les fabricants, la question de la réduction des antennes internes et de la protection contre les signaux radiofréquence injectés devient plus pressante. Pour les utilisateurs, la prudence reste de mise : un appareil éteint ou en veille peut, dans certaines conditions, continuer à trahir des informations par ses émissions radio.