Et si la meilleure arme contre le scrolling compulsif n'était pas une limite de temps d'écran, mais un petit animal en plastique qui dépérit quand on l'ignore ? C'est le pari d'un créateur indépendant connu sous le pseudonyme brenpoly, qui a présenté PolyMO, un compagnon virtuel inspiré du Tamagotchi des années 1990, mais doté d'un objectif bien précis : rendre le coût du défilement infini immédiat et personnel.
Le principe est simple. Il faut nourrir la créature, lui parler et lui tenir compagnie pour qu'elle s'épanouisse. À l'inverse, si l'utilisateur passe trop de temps à faire défiler son fil d'actualité, l'animal tombe visiblement malade. S'il continue de l'ignorer, il peut mourir. Cette mécanique s'appuie sur la nostalgie d'une génération qui se souvient encore de la culpabilité ressentie après avoir laissé mourir son Tamagotchi. L'émotion fait ici office de rappel constant, là où les règles des applications de contrôle parental restent faciles à contourner.
Derrière l'astuce affective se cache une architecture technique soignée. PolyMO fonctionne sur une carte ESP32 peu coûteuse, logée dans une coque imprimée en 3D, associée à un téléphone Android qui assure les calculs lourds. Brenpoly décrit un système à deux cerveaux : le téléphone exécute en local un modèle de langage, un modèle de reconnaissance vocale Whisper et un modèle de synthèse vocale Piper, tandis que l'ESP32 gère le visage de l'animal, ses animations et la liaison Bluetooth entre les deux appareils. Aucune donnée ne transite par un serveur.
Ce choix de conception n'est pas anodin. Chaque conversation, chaque saute d'humeur et chaque plainte du compagnon virtuel reste sur le matériel de son propriétaire. Il n'y a ni abonnement, ni compte cloud, ni entreprise collectant les habitudes de navigation pour mieux cibler de la publicité. Le projet s'assemblée pour environ cinquante dollars de pièces et appartient entièrement à celui qui le construit. Une rupture assumée avec les applications que PolyMO cherche justement à faire quitter.
La couche de personnalité ajoute une dimension ludique à l'ensemble. L'utilisateur peut choisir parmi plusieurs humeurs pour son animal, définir des heures silencieuses pour éviter d'être sollicité au milieu de la nuit et activer un mode sombre pour l'écran. Cet équilibre entre le jeu et la contrainte est délicat : trop moralisateur, l'objet finit au fond d'un tiroir ; trop mignon, il ne change rien aux habitudes. PolyMO semble se situer entre les deux, davantage compagnon que donneur de leçons.
Brenpoly ne prétend pas que son dispositif résoudra à lui seul le rapport que chacun entretient avec son téléphone. Le créateur reconnaît s'inscrire dans un contexte de débats de plus en plus vifs sur l'addiction aux réseaux sociaux, alimentés par des procédures judiciaires qui ont placé les choix de conception de l'industrie sous les projecteurs. Un objet comme PolyMO ne guérit pas : il crée de la friction. Or, dans certaines habitudes, c'est précisément cette friction qui permet de rompre le cycle.
Le projet a également été publié en open source. Les fichiers de construction, le code et les étapes d'assemblage sont disponibles, ce qui permet à toute personne disposant d'un fer à souder et d'un week-end libre de fabriquer sa propre version ou de l'améliorer. Ce modèle diffère radicalement de celui des applications dont on cherche à s'échapper, où l'objectif est de retenir l'utilisateur dans un écosystème fermé. PolyMO remet les clés entre les mains de son propriétaire, une approche qui pourrait inspirer d'autres projets de technologie personnelle et souveraine.