La liberté de pratiquer sa religion ne se mesure pas seulement à l’absence d’interdiction. Elle se mesure aussi au moment très concret où une personne décide si elle se sent assez en sécurité pour entrer dans une synagogue, accompagner ses enfants à une activité communautaire ou assister à un office.
C’est ce décalage entre droit formel et peur quotidienne que vise le Jewish American Security Act, un projet de loi bipartisan actuellement examiné au Congrès américain. La sénatrice démocrate Jacky Rosen a déposé la version du Sénat le 19 mai 2026 avec des cosignataires des deux partis, dont le républicain James Lankford. Le représentant démocrate Daniel Goldman a présenté la version de la Chambre le 9 juin, elle aussi avec un soutien bipartisan.
Le texte a un objectif précis : renforcer l’action fédérale contre l’antisémitisme et protéger la communauté juive. Il ne s’agit donc pas d’une loi générale sur toutes les religions. Plusieurs de ses outils peuvent toutefois servir à d’autres institutions religieuses exposées à des menaces.
La mesure la plus importante sur le plan financier concerne le Nonprofit Security Grant Program. Le projet autoriserait un milliard de dollars par an entre les exercices 2027 et 2031. Ce programme aide des organisations à but non lucratif à financer leur protection contre le terrorisme et d’autres risques.
Cette somme n’est pas déjà votée dans le budget. Une autorisation fixe un niveau légal de financement, mais le Congrès doit ensuite voter les crédits réels. Pour une congrégation qui attend de nouveaux moyens, la différence entre les deux étapes est essentielle.
Le texte demande aussi au ministre de la Justice de travailler avec les États et les forces de l’ordre locales pour mieux protéger les institutions religieuses à risque. Des subventions pourraient financer davantage de présence policière, des patrouilles, de la formation et d’autres formes d’assistance face aux menaces ou aux crimes de haine religieuse.
Le dispositif remonte ensuite vers les agences fédérales. Le FBI, le Department of Homeland Security et le National Counterterrorism Center devraient produire régulièrement des évaluations de la menace liée à l’extrémisme violent antisémite, aux États-Unis comme dans sa dimension transnationale. Des versions publiques déclassifiées sont prévues lorsque cela est possible.
L’école et l’université occupent un autre volet. Le Department of Education aurait un coordinateur chargé de l’antisémitisme, renforcerait le suivi des obligations liées au Title VI et mettrait à disposition une plateforme fédérale consacrée à la sécurité et aux bonnes pratiques.
Le projet vise également les plus grandes plateformes numériques. Celles qui comptent au moins 50 millions d’utilisateurs mensuels aux États-Unis devraient, tous les 180 jours, publier un rapport et le transmettre à la Federal Trade Commission. Elles devraient expliquer comment elles détectent et modèrent les contenus antisémites, quels outils humains ou automatisés elles utilisent et comment elles limitent leur amplification algorithmique.
Les promoteurs du texte s’appuient sur un sentiment de vulnérabilité documenté par des organisations juives. Selon l’enquête 2025 de l’American Jewish Committee, 55 % des Juifs américains interrogés ont déclaré avoir changé au moins un comportement par peur de l’antisémitisme. 30 % ont évité certains lieux, événements ou situations. L’ADL a recensé 6 274 incidents antisémites en 2025, dont 203 agressions physiques.
Ces chiffres ne disent pas que chaque personne ou chaque synagogue vit la même menace. Ils montrent cependant comment la peur peut modifier des gestes ordinaires avant même qu’un crime soit commis.
Le projet n’est pas encore une loi. Au 13 août, la version du Sénat reste devant la commission de la Sécurité intérieure et des Affaires gouvernementales. La version de la Chambre poursuit son parcours en commissions et sous-commissions. Si elle avance, une deuxième question restera entière : combien de l’autorisation d’un milliard de dollars par an deviendra effectivement disponible dans les budgets futurs.
Le résultat se mesurera finalement moins à la taille du texte qu’à une scène banale : pouvoir entrer dans un lieu de prière sans que la première pensée soit celle de la sortie de secours.