Le photographe David Altrath défend une approche de l'architecture qui dépasse la simple documentation visuelle. Dans un essai publié par Designboom, il raconte comment il arrive sur un site sans appareil photo pendant parfois une heure entière, se contentant de marcher, d'observer la lumière, les matériaux et l'enchaînement des volumes. Pour lui, une photographie peut donner une idée d'un lieu, mais elle ne restitue jamais ce que l'on ressent à l'intérieur : la hauteur des ombres, la circulation de la lumière, la sonorité de l'espace ou la température du béton.
Cette démarche l'amène à chercher autre chose que les images déjà vues. Face à des bâtiments célèbres, il refuse de reproduire la vue parfaite ou la symétrie attendue. Il privilégie un détail, un reflet, la rencontre de deux surfaces ou le passage d'une personne au bon moment. Souvent, cela implique d'attendre que la lumière change ou que sa propre compréhension de l'espace se précise. « Parfois, il suffit de se déplacer d'un demi-mètre pour que l'image change entièrement », explique-t-il.
La caméra, selon lui, transforme le regard. Elle rend attentif aux distances, aux bords, aux répétitions et aux variations infimes de lumière. Elle oblige aussi à des choix : où se placer, que laisser hors cadre, quelle portion de la pièce suffit. Deux personnes dans la même salle peuvent ainsi produire des photographies radicalement différentes, non parce que le bâtiment a changé, mais parce que le point de vue a changé.
David Altrath s'intéresse aux architectures à fort langage visuel : béton monumental, grandes églises, façades répétitives, vastes intérieurs. Mais le spectaculaire peut nuire à la lecture. Ce qui le fascine, c'est ce qui apparaît lorsque la première impression s'estompe. Le Barbican, à Londres, en est un bon exemple. Lieu très reconnaissable, il a été photographié des milliers de fois. Pourtant, y passer du temps révèle la végétation, l'eau, les personnes, la lumière et les détails domestiques. Le bâtiment cesse d'être une image pour devenir un lieu.
Il observe la même métamorphose dans les églises, chacune offrant une expérience distincte. À Grundtvigs Kirke, à Copenhague, l'échelle et la répétition de la brique impressionnent immédiatement. Avec le temps, l'attention se déplace vers des détails plus discrets : la lumière qui tombe dans l'espace, le rythme des colonnes, les variations de couleur et d'ombre. Au CBR Building, à Bruxelles, ce sont les relations entre les formes, la géométrie et l'assemblage des éléments qui comptent davantage que le bâtiment dans son ensemble.
Cette méthode s'applique aussi aux espaces non monumentaux. Dans une serre, la relation entre architecture et nature devient centrale : le verre, l'acier et le béton rencontrent les plantes, la lumière changeante et l'humidité. L'architecture façonne l'environnement, mais le vivant modifie aussi la perception du lieu. Ce qui intéresse le photographe, c'est précisément cette interaction, plutôt qu'un élément isolé.
Il reconnaît cependant les limites du médium. Une image supprime le son, la température, l'odeur et le mouvement. Elle aplatit la distance et transforme une expérience en surface. Mais c'est peut-être dans cet écart que naît l'intérêt de son travail : montrer non pas à quoi ressemble un bâtiment, mais comment on le traverse, comment on le ressent et comment, parfois, il cesse d'être un objet pour devenir une expérience.