Et si une sculpture publique cessait de demander au passant de se contenter de regarder ? À Gabrovo, en Bulgarie, l'artiste de graffiti XPOME a imaginé une œuvre qui inverse la consigne : cinq lettres de béton et d'acier, installées devant le centre Christo et Jeanne-Claude, composent son nom et forment en même temps un mini-skatepark entièrement praticable. L'œuvre, baptisée Skateable, a été créée pour une exposition consacrée à l'histoire du skateboard en Bulgarie.
L'idée est simple et efficace : plutôt que d'illustrer le skate par des panneaux ou des objets vitrés, XPOME lui donne une forme physique que l'on peut approcher à roulettes. Chaque lettre remplit une fonction distincte. Le X dessine un double quarter pipe. Le P enroule un rail autour d'un îlot de béton. Le O se transforme en volcano, cette bosse arrondie qui sert à prendre de l'élan. Le M fait office de banc pour glisser et grinder. Le E, enfin, constitue une petite plateforme de saut à trois niveaux. Réunies, les lettres se lisent comme une signature ; prises séparément, elles offrent une série de mouvements différents.
Le projet répond à deux limites que l'art public rencontre souvent. D'un côté, les sculptures urbaines imposent une distance : on les contemple, on ne les touche pas. De l'autre, les skateparks classiques, avec leurs rampes et leurs rails standardisés, peuvent sembler coupés du lieu qui les accueille. Skateable propose une troisième voie : la sculpture devient elle-même l'équipement, et le skatepark se fond dans une forme singulière, immédiatement reconnaissable.
Le choix du lieu n'est pas anodin. L'œuvre se dresse à l'extérieur du centre Christo et Jeanne-Claude, à quelques pas d'une exposition qui retrace l'histoire de la planche en Bulgarie. Un parcours consacré au passé du skateboard risque toujours de figer la pratique dans une vitrine. En installant une structure praticable dehors, XPOME crée un pont entre ce que l'on apprend à l'intérieur et ce qui se joue au présent, sur le bitume. Le visiteur peut découvrir une culture, puis sortir et voir quelqu'un la pratiquer.
Il y a pourtant un risque réel à transformer son propre nom en objet public de grande taille : celui de la promotion personnelle aux frais de l'espace commun. Ici, la signature gagne sa place parce qu'elle est utile. Elle ne demande pas seulement au public de mémoriser cinq lettres ; elle l'invite à développer ses propres souvenirs autour des formes qu'elles créent. Un skateur y lira des lignes possibles, un passant y verra un endroit où s'asseoir, un enfant y trouvera une bosse à escalader.
Skateable n'a pas vocation à remplacer un skatepark de plein format. Son échelle réduite fait partie de son intérêt : chaque lettre propose une fonction précise, et l'ensemble laisse imaginer des enchaînements. L'œuvre rappelle aussi combien un projet de design se juge mal sur une seule photographie. L'image de départ est forte, avec ces lettres massives plantées devant un bâtiment ancien. Mais la sculpture ne prend vraiment vie que lorsqu'on roule vers elle, qu'on choisit une trajectoire, qu'on rate, qu'on recommence, ou qu'on s'assoit sur un bord pour regarder un ami.
À l'heure où les villes cherchent à rendre l'espace public plus accueillant, l'exemple de Gabrovo suggère une piste : concevoir une œuvre en pensant à ce que les gens pourront en faire, et pas seulement à ce qu'ils en penseront. Cinq lettres suffisent à rendre un nom identifiable. Leur donner une vie au-delà de la signature, voilà sans doute la plus belle réussite du projet.