Les images donnaient à voir de jeunes femmes dans des maisons luxueuses, connectées pendant des heures à des plateformes de webcam. Pour les spectateurs, la frontière entre performance et vie réelle était presque invisible. C’est précisément cette frontière que l’enquête racontée par The Cut a fini par fissurer : certaines attitudes, certains bleus et certains regards vers l’horloge ont fait penser à des internautes que les modèles n’étaient peut-être pas aussi libres que le décor le suggérait.
Au centre de l’affaire se trouve Nikita Tyukalo, 21 ans, né à Bellevue de parents immigrés russes. Son adolescence semblait destinée au basket. Des programmes universitaires de Division I s’intéressaient à lui, mais des crédits scolaires manquants ont interrompu ce projet. Au community college, il s’est détourné du sport et s’est lancé dans la gestion de comptes OnlyFans, d’abord avec Luxe Allure puis au sein de Nova Talent Management.
The Cut décrit l’influence profonde d’Andrew Tate. Tyukalo regardait régulièrement ses vidéos et notamment « Pimping Hoes Degree », où le webcam est présenté comme un système dans lequel un homme recrute des femmes, façonne la relation et contrôle une large part de l’argent. Cette culture du contrôle s’est accompagnée d’une mise en scène de la réussite : voitures coûteuses, grandes locations et une fortune annoncée de 20 millions de dollars, sans confirmation indépendante.
Selon l’accusation, le contrôle aurait dépassé la gestion commerciale. Des femmes ont déclaré avoir été frappées, menacées avec des armes et privées du contrôle de leurs mots de passe et revenus. Quatre ont affirmé avoir été recrutées à 17 ans, puis poussées vers du contenu explicite à leur majorité. Les procureurs évoquent des revenus pouvant atteindre 260 000 dollars par mois pour les structures liées, tandis que plusieurs femmes disent avoir reçu bien moins que ce qui leur avait été promis.
Une partie des signaux a été assemblée par un groupe d’hommes sur SimpCity. Ils se faisaient appeler White Knights, alors même que leur communauté avait aussi l’habitude de rechercher l’identité et les informations privées des modèles. Leur regard intrusif a fini par se transformer en enquête : captures d’écran, annonces immobilières, dossiers de police, contacts avec des parents. Ils ont identifié Tyukalo après une apparition furtive à l’image.
Leur rôle doit toutefois être replacé dans la chronologie. Lorsqu’un membre a contacté la police de Bellevue le 23 décembre 2025, le détective lui a expliqué qu’une enquête existait déjà. Les informations du groupe ont complété le travail des enquêteurs et les déclarations de victimes. Une enquête antérieure de la police de Kirkland avait aussi examiné des accusations similaires en 2025, sans déboucher sur une arrestation faute d’éléments suffisants et de coopération.
Le 4 juin, une équipe SWAT a arrêté Tyukalo. Les policiers ont découvert plus de 300 téléphones et 50 ordinateurs portables. Il fait l’objet de quatre chefs de traite d’êtres humains au second degré, ainsi que de poursuites pour blanchiment et direction d’un groupe criminel organisé. Il plaide non coupable et reste présumé innocent tant qu’un tribunal n’a pas statué.
La suite est moins rassurante qu’un récit de « sauvetage » collectif. The Cut écrit que certaines modèles ont ensuite continué à travailler avec une autre structure. Sortir d’un système n’est pas toujours un moment unique : cela peut impliquer un logement, un revenu, des relations et une identité professionnelle déjà mêlés. Le procès déterminera la responsabilité pénale de Tyukalo. Pour les femmes concernées, l’enjeu plus durable sera de retrouver un contrôle réel sur les choix que le système prétendait gérer à leur place.