Stanislav Belkovski ne cherche pas seulement un nouveau visage pour l’opposition russe. Dans une courte vidéo, il propose une figure presque historique : un « Martin Luther russe ». Et pour la première fois, son ancienne théorie de la Réforme reçoit un nom précis, celui de Vladimir Kara-Mourza.
L’image est spectaculaire, mais elle s’inscrit dans une pensée que Belkovski défend depuis des années. Selon lui, la Russie ne pourra pas devenir un pays libre par un simple changement institutionnel. Une transformation politique durable devrait être accompagnée d’une transformation religieuse, touchant aux rapports entre l’État, l’Église, la foi et la légitimité morale.
Dans sa vidéo, Belkovski place Alexeï Navalny au début de cette filiation imaginaire. Il affirme que Navalny comprenait la nécessité d’une Réforme religieuse et aurait pu devenir lui-même ce « Luther » russe. Sa mort laisse alors, dans le récit de Belkovski, une place vacante. À la question de savoir qui pourrait l’occuper, il répond : probablement Vladimir Kara-Mourza.
Le commentateur construit ensuite une métaphore interreligieuse autour de ce choix. Il présente Kara-Mourza comme chrétien orthodoxe tout en jouant sur la résonance islamique de son nom, jusqu’à parler d’une sorte d’« accords d’Abraham » incarnés. Cette formule appartient à Belkovski. Elle ne constitue ni une profession de foi politique de Kara-Mourza ni l’annonce d’un nouveau mouvement religieux par celui-ci.
La proposition se dote aussi d’un espace numérique : D.O.M. Belkovski suggère que l’opposition russe pourrait s’y réunir autour d’une base chrétienne, puis plus largement abrahamique. Les documents juridiques de D.O.M. utilisent une définition plus limitée. Le projet se présente comme un écosystème numérique chrétien multiconfessionnel, exploité par Deus Optimus Maximus Corporation, une église et organisation religieuse à but non lucratif enregistrée dans le Wyoming.
La nuance est essentielle. L’ambition « abrahamique » est l’élargissement politique imaginé par Belkovski ; l’identité officielle de la plateforme demeure chrétienne.
L’ancienneté de sa thèse donne à cette séquence un relief particulier. Dans un entretien publié des années plus tôt, Belkovski affirmait déjà que la transformation de l’État russe serait impossible sans une Réforme de l’Église. Il annonçait l’arrivée d’un Luther russe et citait Navalny parmi ceux qui commençaient, selon lui, à saisir l’importance de la question.
Le nouveau contenu transforme donc une intuition en scénario : Navalny comme réformateur possible disparu, Kara-Mourza comme successeur symbolique et D.O.M. comme infrastructure potentielle.
Belkovski ajoute enfin une dimension américaine. Il évoque des informations selon lesquelles l’administration de Donald Trump pourrait soutenir certains projets de l’opposition russe à condition qu’ils adoptent une orientation plus conservatrice, et mentionne Heritage Foundation ainsi que Project 2025. Ce sont les prémisses qu’il expose dans la vidéo ; elles servent surtout à justifier son appel à redécouvrir une identité chrétienne.
Kara-Mourza n’a pas accepté publiquement ce rôle et n’a annoncé aucune direction de D.O.M. Il n’existe donc pas de nouveau « chef spirituel » officiellement désigné. Mais l’effet de la proposition tient précisément à cette tension entre politique et symbole. Belkovski invite à imaginer que le prochain grand conflit sur l’avenir de la Russie ne se jouera pas seulement dans les institutions, mais aussi dans la manière dont une société post-autoritaire redéfinira la place de la religion.