L'aéroport international Douglas de Charlotte, en Caroline du Nord, construit une quatrième piste parallèle de 10 000 pieds dont les caractéristiques techniques pourraient faire école. Plus de 2 000 capteurs seront noyés dans les 18 pouces de béton de la chaussée afin de créer un jumeau numérique de l'ouvrage, c'est-à-dire un modèle alimenté en continu par les données de terrain. Le chantier, lancé en juin 2023, doit doter l'un des principaux hubs d'American Airlines d'une capacité supplémentaire à l'arrivée comme au départ.
Les capteurs mesureront des paramètres d'ingénierie classiques, comme la contrainte et la déformation, mais aussi l'infiltration d'humidité, le tassement, le frottement et la présence de neige ou de glace. Des jointmètres suivront le comportement des joints de dilatation. C'est la première fois qu'une piste américaine est instrumentée de la sorte, alors que des dispositifs comparables équipent déjà des ponts routiers et des autoroutes. Les pistes existantes ont été rebaptisées 19R/1L, 19L/1R et 18/36 ; la nouvelle recevra la désignation 19C/1C.
L'intérêt du dispositif est double. Les données d'humidité, de neige et de glace pourront orienter l'emploi des ressources de dégivrage et les mesures à prendre au sol. Le suivi des contraintes et des déformations guidera les décisions de maintenance tout au long de la vie de la piste, en donnant une idée précise de l'impact des opérations aériennes sur la structure elle-même. L'objectif affiché est de favoriser une maintenance prédictive : dans un aéroport très fréquenté, éviter une fermeture de piste longue et coûteuse en intervenant au bon moment limiterait les annulations de vols et les désagréments pour les voyageurs.
Le projet présente une limite évidente. Une fois coulés dans 18 pouces de béton, les capteurs ne peuvent être ni entretenus ni remplacés facilement. Leur durée de vie est estimée à une dizaine d'années, pendant lesquelles les relevés permettront de mieux comprendre le comportement et la robustesse de la piste. La chaussée elle-même est prévue pour trente à quarante ans de service. Les enseignements tirés pourraient déboucher sur de nouvelles recommandations concernant les mélanges de béton, l'épaisseur, la densité ou d'autres facteurs déterminant la longévité de l'ouvrage sous le passage répété des avions de ligne.
Rien n'oblige techniquement à instrumenter une piste : une simple dalle de béton soumise au trafic peut parfaitement remplir son rôle. L'instrumentation se justifie là où une meilleure connaissance de la chaussée est jugée utile. Le coût du projet est estimé à 6,5 millions de dollars. Il faudra du temps pour savoir si les leçons du chantier de Charlotte justifient l'investissement, mais l'évitement de quelques fermetures de piste suffirait, selon toute vraisemblance, à l'amortir.