Pour Lapierre, la crise d’Accell Group est devenue une question d’indépendance. La société dijonnaise a demandé l’ouverture d’un redressement judiciaire après que les difficultés financières de sa maison mère ont rendu son financement à court terme presque impossible dans des conditions normales. Le tribunal de commerce de Dijon doit examiner la demande le 25 août.
Le mot redressement est important. La procédure ne signifie pas que Lapierre ferme. Elle vise au contraire à permettre la poursuite de l’activité pendant une période d’observation, à geler une partie des pressions financières et à rechercher un plan viable. Le dirigeant William Perrier a publiquement insisté sur la volonté de ne pas laisser disparaître cette entreprise historique et de retrouver autonomie et indépendance.
Fondée en 1946, Lapierre fait partie des noms les plus identifiés au cyclisme français. La marque met en avant son développement à Dijon et son lien avec la compétition. Cette identité explique pourquoi la chute de sa maison mère prend une dimension particulière : l’avenir d’une entreprise française installée depuis huit décennies se décide à cause d’une crise financière qui a commencé à l’échelle d’un groupe néerlandais.
Lapierre a pourtant engagé son propre redressement opérationnel. En 2025, le chiffre d’affaires s’est élevé à 99,1 millions d’euros. La perte d’exploitation est passée de 46,3 millions d’euros en 2024 à 27,2 millions en 2025, soit une amélioration nette mais encore insuffisante pour restaurer une trésorerie solide.
Les stocks ont également été réduits. Ils représentaient encore 49,7 millions d’euros fin 2023, puis 26,3 millions fin 2024. Dans le même temps, plusieurs départs n’ont pas été remplacés et les effectifs sont passés de 130 personnes à 106 à la mi-2026. Derrière la procédure, ce sont donc des équipes déjà soumises à plusieurs années d’ajustement qui attendent une nouvelle solution.
Le marché français explique une partie de la difficulté. L’Union Sport & Cycle indique que la valeur du marché du vélo a diminué de 4,8% en 2025 pour atteindre 3,11 milliards d’euros. Les ventes ont baissé de 6% à 1,836 million de vélos. Les réparations ont en revanche progressé de 10,5%.
Cette évolution dit beaucoup des choix quotidiens des ménages. Le vélo n’est pas abandonné, mais les consommateurs retardent davantage un achat neuf. Ils entretiennent le matériel existant. Pour un fabricant, cela signifie moins de renouvellement, davantage de concurrence par les promotions et une rotation des stocks plus lente.
La crise de Lapierre ne vient toutefois pas uniquement du marché. Sa maison mère Accell a été fragilisée par sa propre structure financière. En 2022, un consortium mené par KKR a racheté le groupe au sommet du boom cycliste de la pandémie. La transaction est évaluée à 1,8 milliard d’euros par le Financial Times.
Le scénario de croissance n’a pas tenu. Les problèmes d’approvisionnement ont poussé l’industrie à accumuler des commandes et des stocks, puis le ralentissement de la demande a transformé ces stocks en poids financier. Accell a dû restructurer ses dettes à plusieurs reprises.
En février 2026, les prêteurs ont fini par prendre le contrôle du groupe. KKR n’est donc plus l’actionnaire de contrôle actuel, même si son rachat reste central pour comprendre l’histoire. Les nouveaux propriétaires ont ensuite cherché à vendre Accell.
Un rapprochement avec Dutech Group a été étudié et a même franchi des étapes de contrôle des concentrations en Europe. Mais les discussions ont échoué au début d’août. Le 5 août, les entités néerlandaises d’Accell ont obtenu une suspension de paiements et le groupe a reconnu ne plus disposer d’une solution pour continuer dans sa forme actuelle.
Les conséquences sont visibles ailleurs. En Allemagne, des sociétés liées à Winora, Ghost et au commerce de pièces sont entrées en procédure d’Eigenverwaltung. Environ 370 salariés y sont concernés. Les dirigeants allemands cherchent eux aussi un investisseur capable de séparer leurs activités du groupe néerlandais.
Au Royaume-Uni, l’inquiétude se concentre sur Raleigh, marque fondée à Nottingham en 1887 et détenue par Accell depuis 2012. La même question se pose donc à plusieurs endroits : les marques historiques peuvent-elles survivre à la structure financière qui les réunissait ?
Pour Lapierre, la réponse dépendra désormais du tribunal, des futurs investisseurs et de la capacité de l’entreprise à poursuivre la réduction de ses pertes. L’enjeu dépasse les comptes. Il concerne aussi une équipe de 106 personnes, un savoir-faire local et une marque que plusieurs générations de cyclistes français connaissent. Le redressement judiciaire pourrait devenir non pas la fin de Lapierre, mais la porte vers une nouvelle période indépendante.