Un masque recouvert de miroir, percé de deux ouvertures pour les yeux, qui efface le visage de celui qui le porte pour ne refléter que ce qui l'entoure. C'est l'objet imaginé par l'artiste londonien Freddie Yauner, qui en a fait le cœur d'un projet aussi simple que vertigineux. Baptisé Mirror Mask, il est présenté par son créateur comme un « anti-selfie » : là où le selfie place l'individu au centre de l'image et réduit le monde à un décor, le masque renverse le rapport et fait de l'environnement le véritable portrait.
L'histoire commence au Royal College of Art, où Freddie Yauner menait des expériences sur les téléphones et les miroirs, cherchant comment échanger des traits du visage entre plusieurs personnes. C'est en démontant une installation qu'il tombe sur un morceau de miroir percé de trous pour les yeux. Il l'enfile et se met à marcher. « Wow, c'est ça, la chose », se souvient-il. Le geste, presque anodin, donne corps à une intuition nourrie par sa pratique de cinéaste, habituée à documenter des expériences, des espaces et des voyages, avec un goût marqué pour les phénomènes naturels, la couleur et les environnements.
Le Mirror Mask prolonge cette démarche en offrant une autre manière d'enregistrer un point de vue : le décor prend la place du visage. Freddie Yauner rattache cette idée à une conception de l'identité comme construction permanente. Il cite Rimbaud et son « Je est un autre » pour rappeler que le moi se façonne sans cesse à travers la façon dont nous nous voyons et dont les autres nous voient. Le selfie, expression contemporaine de ce processus, place l'individu au centre. Le masque, lui, retire le visage et intègre l'environnement au portrait.
Mais l'inversion ne fait pas disparaître celui qui porte l'objet. L'une des expériences les plus troublantes décrites par l'artiste survient lorsqu'une autre personne se tient face au masque : la surface réfléchissante lui renvoie alors son propre visage, dans une rencontre qui peut sembler étrange, voire inconfortable. Cette situation a conduit Freddie Yauner à commander une centaine de masques pour mener des expériences en atelier, imaginant des configurations où tout le monde en porterait un, avec ou sans téléphone. La dynamique change dès lors qu'il n'existe plus ni porteur unique ni observateur unique : chacun devient partie d'un même champ mouvant de reflets et de points de vue.
Le projet, conçu pour détourner l'attention du soi, a fini par devenir une image reconnaissable sur les réseaux sociaux. La vidéo virale n'avait pas été tournée pour ce moment : le film existait depuis environ cinq ans avant que Freddie Yauner ne le remonte avec une nouvelle bande-son. Puis, raconte-t-il, « c'est devenu fou ». L'épisode rend visible une tension déjà présente dans l'œuvre. Le Mirror Mask interroge la logique du selfie, mais il produit aussi une image que les gens veulent photographier, partager et regarder. Le masque semble d'abord offrir une façon de devenir spectateur : le porteur regarde vers l'extérieur tandis que son visage reste caché. Pourtant, l'objet le rend immédiatement visible. « Quand vous le portez, tout le monde vous regarde », confie l'artiste. « Vous devenez davantage le spectacle que le spectateur secret. »
Freddie Yauner décrit son projet comme un « filtre analogique » qui, dit-il, ressemble à ce que produirait l'intelligence artificielle, sans en être. Il l'inscrit dans une histoire plus longue des artistes travaillant avec les technologies de leur temps, du Bauhaus et de l'acier tubulaire aux fils d'actualité et aux outils d'IA qui façonnent aujourd'hui la culture visuelle. Le Mirror Mask se situe dans ce basculement comme objet physique, découpé au laser, mais il a surtout été expérimenté à travers les images et les vidéos réalisées avec lui. L'artiste explore désormais cette relation plus loin, avec une version numérique du masque qui utiliserait les caméras avant et arrière d'un téléphone pour recréer l'effet.
Reste la question de ce que d'autres feront de l'objet. « Plus de gens, cela veut dire plus d'histoires », résume Freddie Yauner, pour qui cette ouverture fait partie de l'avenir du projet. Il imagine le masque entre les mains de personnes qui défendent les forêts tropicales, luttent pour des droits ou travaillent aux « frontières ou aux marges » de grands enjeux, faisant de l'objet un outil au service de récits multiples. Une manière de prolonger le geste initial : détourner le miroir du soi pour mieux regarder le monde.